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H-France Review

H-France Review Vol. 6 (April 2006), No. 39

Davis Allen Harvey, Beyond Enlightenment. Occultism and Politics in Modern France. Dekalb: Northern Illinois University Press, 2005. Bibliography and index. $38.00 U.S. (cl.). ISBN 087580344X.

Compte-rendu par Nicole Edelman, Université Paris-10.


Ce livre a pour ambition d’étudier le mouvement occultiste français nommé martinisme en mettant l’accent sur ses aspects sociaux et politiques sans toutefois négliger le théologique et le métaphysique qui y sont intimement intriqués. Il met au jour une doctrine et un mode de pensée spécifique au moment de son émergence à la fin du XVIIIe siècle dans un contexte maçonnique précis, celui de l'ordre des Elus coëns. Il étend ensuite cette étude à ses avatars et ramifications multiples aux XIXe et XXe siècles qui le transformèrent bien souvent en une doctrine sulfureuse et machiavélique porteuse de complots divers.

Davis Allen Harvey considère en effet le martinisme comme le principal mouvement autochtone français occultiste qui est, pour lui, à ce titre emblématique de conceptions françaises particulières et originales. Ce mouvement est en effet issu du versant illuministe du siècle des Lumières et de la Révolution française, et c’est dans cette ambivalence conceptuelle que Davis Allen Harvey s’attache à discerner les aspects politiques et sociaux du martinisme dont la formidable ambition première est de réparer les fractures de la société post-révolutionnaire par une réconciliation entre la foi et la raison, entre la science et la révélation en retrouvant le chemin tracé par les lois divines de la création.

Dans son livre, Harvey nous propose donc une synthèse de ce que l’on peut entendre par martinisme en s’appuyant sur de très nombreux auteurs et autour d’apports multiples, trop nombreux et trop multiples peut être; l’ensemble permettant au final de saisir les liens tracés entre occultisme et politique. Son approche des prémices et des premières formes du martinisme nous permet de retrouver des données déjà connues, en particulier celle des travaux d’Antoine Faivre, et l’auteur s’attache d’abord, comme il est habituel, à la pensée de Martinès de Pasqually puis à celle de Louis-Claude de Saint-Martin. Le rôle de l'ordre maçonnique des Elus coëns dont Martinès de Pasqually a été le fondateur et de Jean-Baptiste Willermoz, qui le modifia en l’adaptant au sein du Régime Ecossais Rectifié, est aussi évoqué. « Le Philosophe inconnu », à savoir Louis-Claude de Saint-Martin, aurait cependant mérité de plus longs développements en particulier, au vu de ses écrits politiques importants, ainsi Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française (qui est toutefois étudiée) et, à ce titre une référence aux travaux de Nicole Jacques-Lefèvre aurait été bienvenue.[1]

De même, avant d’ouvrir largement son étude sur les occultistes du XIXe siècle où sont donc convoqués tous les grands Français, d’Antoine Fabre d’Olivet à Stanislas de Guaita, de l’abbé Alphonse-Louis Constant, alias Eliphas Lévi, à Gérard Encausse alias Papus, on aurait aimé que Harvey précise ce qu’en France les spécialistes qu’ils soient littéraires, philosophes ou historiens désignent par le terme de martinisme à la fin du XIXe siècle, à savoir le mouvement initiatique fondé par Papus et Augustin Chaboseau. Si cet « ordre martiniste », le premier du genre, se place sous les auspices de Louis-Claude de Saint-Martin, il est en effet plus spécifiquement teinté de l'occultisme qui caractérise son époque que des idées véhiculées dans les écrits du philosophe.

Le propos de l’ouvrage en aurait peut être été mieux cadré: Harvey s’attache-t-il en effet au martinisme stricto sensu ou bien plutôt comme le titre nous le propose de manière plus ample aux liens entre occultisme et politique? De même, le lecteur en aurait sans doute été mieux guidé et aurait mieux parcouru, en particulier, ce XIXe siècle français où les transformations politiques, sociales et culturelles sont essentielles pour comprendre les évolutions qui touchent l’occultisme. Toutefois, le propos de Harvey n’est pas chronologique mais synthétique, et chacun des sept chapitres nous convie à l’étude d’une thématique fondée sur des lectures croisées d’occultistes. Il nous montre ainsi leurs inventions de traditions, de secrets, de généalogies, leur re-construction de l’Histoire, splendide métahistoire qui justifie leurs analyses sociales et politiques, leur condamnation de la société moderne et leur volonté d’établir l’ordre divin sur le monde. Il les replace à la fois aux côtés de la Société théosophique fondée par Helena Petrovna Blavatsky et par Henry Steele Olcott et aux côtés du spiritisme fondé par Allan Kardec et nous fait comprendre combien les frontières entre mouvements spiritualistes et occultistes sont floues.

Pourtant, là encore les analyses et les références sont parfois trop rapides pour des pensées d’une grande complexité et, qui plus est, très évolutives au court du XIXe siècle. Ainsi le spiritisme a des accents socialistes et fraternels jusqu’à la mort d’Allan Kardec en 1869 et jusqu’à cette date, il est bien plus ancré dans la filiation française du somnambulisme magnétique que dans celle du spiritualisme nord-américain. En revanche, il se diversifie ensuite et si certaines sociétés demeurent clairement dans la filiation du maître, d’autres s’inspirent des pensées anglo-saxonnes, en particulier celles de la Society for Psychical Research, d’autres encore plongent dans l’antisémitisme et soutiennent des propos politiquement conservateurs voire franchement réactionnaires. Mais encore une fois le propos de Harvey est d’étudier le discours philosophique des martinistes dans son ensemble et dans sa dimension globale occultiste.

L’auteur revisite ainsi les prophéties si extraordinairement riches mais aussi si différentes de ce XIXe français, celle du « Grand Monarque » ou de Karl-Wilhelm Naundorff [2] ou encore d’Henriette Couédon. Il pose une fois encore la question des origines occultes de ce qu’il nomme le French fascism, pour argumenter de manière convaincante en faveur de la négation de ce lien. Les martinistes français ne sont ni démocrates, ni protofascistes et à la suite de Joseph Alexandre Saint-Yves d’Alveydre, nombreux sont ceux qui prôneront le modèle de « la Synarchie ». Tous sont élitistes, profondément antimatérialistes et tous anathémisent la décadence de la fin-de-siècle républicaine. Ils souhaitent pouvoir s’appuyer un jour sur la puissance divine qui guidera des hommes éclairés et permettra de reconstruire une France--elle joue pour eux un rôle essentiel--et par delà un monde d’ordre, d’harmonie et de paix.

Dans ce livre, Harvey nous invite donc à relire les discours et à reconsidérer les pensées de ces martinistes français et à finalement les concevoir comme des idéalistes, des utopistes, trop souvent décalés dans leur temps. Une lecture plus précises de chacun des discours martinistes dans leur moment d’émergence permettrait peut être de discuter cette interprétation ou toutefois de bien souvent la nuancer. L’évolution culturelle, sociale et politique du XIXe siècle, en particulier celle des premières décennies, est en effet marquée, comme l’historiographie récente le montre, par une pensée religieuse en lien étroit avec la science, lien visible dans le discours des premiers socialistes français.

Ainsi les travaux de Loïc Rignol montrent la forte volonté de re-lier les hommes, de reconstruire la société défaite après la Révolution par l’élaboration d’un nouveau christianisme adapté à son époque qui réhabilite la chair et qui s’appuie sur la science.[3] Ils nous donnent à comprendre l’absolue certitude des premiers socialistes français qu’une régénération sociale ne peut passer que par la proclamation d’une nouvelle religion pensée comme langage de la Nature, comme fusion avec la science. Avec deux modalités possibles : soit la science de l’univers est religion de Dieu, soit la science devient une nouvelle religion. L’abolition des distinctions foi et raison, science et religion, foi et science prend alors sens. Le monde n’est connaissable que parce qu’il y a un Dieu ordonnateur.

Au final, cependant, Beyond Enlightenment. Occultism and Politics in Modern France est un livre d’une grande richesse de références, de lectures croisées, d’interprétations et de mises au jour de pensées souvent complexes pour ne pas dire confuses. Il est donc foisonnant et fort stimulant. Il donne bien souvent le désir d’approfondir, à son tour, telle ou telle question et de lire ou de relire ces auteurs ignorés, oubliés ou incompris.


NOTES

[1] Nicole Jacques-Lefèvre, Louis Claude de Saint-Martin le philosophe inconnu (1743-1803), Un Illuministe au siècle des Lumières (Paris: Editions Dervy, coll. Bibliothèque de l’Hermétisme, 2003) et Louis Claude de Saint-Martin, Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques, et religieuses sur la Révolution française, Nicole Jacques-Lefèvre, ed., (Grenoble, Éditions Jérôme Million, 2005).

[2] Dit Louis-Charles puis Charles-Louis, duc de Normandie (17??- 1845), prétendant au trône de France, prophète fondateur de l’Eglise catholique évangélique.

[3) Loïc Rignol, Les hiéroglyphes de la Nature. Science de l’homme et science sociale dans la pensée socialiste en France (1830-1850), Thèse de doctorat, Paris VIII, 2003. Voir aussi pour élargir le propos à l’histoire des sciences de l’homme et ses croisements avec l’histoire des sciences, par exemple, Claude Blanckaert, Loïc Blondiaux, Larent Loty, Marc Renneville et Nathalie Richard, eds., L’Histoire des sciences de l’homme. Trajectoires, enjeux et questions vives (Paris: L'Harmattan, 1999).


Nicole Edelman
Université Paris-10
nicole.edelman@wanadoo.fr


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H-France Review Vol. 6 (April 2006), No. 39

ISSN 1553-9172


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