H-France Forum | Volume 21 (2026), Issue 3, #4

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Rudy Le Menthéour, La Manière trouble : essai sur Jean-Jacques Rousseau, Paris: Hermann, 2025. Notes, references, and index. 222 pp. 25 € (pb) ISBN: 9791037038227.

Compte rendu de Nicolas Fréry, Université Gustave Eiffel

L’approximation, chez Rousseau, permet-elle paradoxalement une approche plus rigoureuse de certains sujets ? Y a-t-il un rôle déterminant de l’indétermination ? C’est ce que soutient Rudy Le Menthéour dans son bel essai, en se réclamant des analyses de Jacques Rivière pour définir une « manière trouble » par rapport à la « manière claire » (p. 9), ou encore pour identifier un « effet de nuance » à la façon de « l’effet de sourdine » théorisé par Léo Spitzer (p. 18). Comme l’écrit récemment Manon Courbin, « l’essence du trouble se situe dans une perte de transparence ».[1] Le mot trouble est dérivé de l’adjectif turbidus, qui désigne l’eau limoneuse. La Manière trouble est ainsi un essai qui contribue, après d’autres, à nuancer l’image d’un Rousseau apôtre de la limpidité, de la pure et diaphane ouverture des cœurs. Rudy Le Menthéour montre que les procédés d’estompage permettent tout à la fois de préférer la gradualité à l’état de fait, de « dénoncer un simulacre » en matière politique (p. 41), et d’ouvrir un espace d’expérimentation fictionnelle. Ce faisant, il développe d’éclairantes micro-analyses (la locution pour ainsi dire qui intervient aussi bien dans l’Émile que dans les Confessions à propos de l’identification aux héros antiques, p. 40), en même temps qu’il avance des hypothèses générales sur la poétique et la pensée de Rousseau, appréhendées à partir d’un corpus de prédilection clairement justifié dans l’introduction. Les chapitres, tout en étant volontiers structurés par l’étude spécifique d’un lieu textuel (la leçon de propriété dans l’Émile, l’inoculation de l’amour dans La Nouvelle Héloïse, l’examen du Misanthrope dans la Lettre à d’Alembert), rayonnent ainsi sur des enjeux majeurs de l’œuvre rousseauiste.

On saluera la façon d’éclairer les textes de Rousseau les uns par les autres : la leçon de propriété dans l’Émile et l’épisode du peigne cassé dans les Confessions favorisent une réflexion distincte sur l’émergence du sentiment d’injustice (p. 29-30). Les modèles littéraires avec lesquels dialogue Rousseau sont soigneusement envisagés dans ce livre qui traite en particulier de son rapport avec les trois grands dramaturges classiques : Racine et Molière dans le chapitre sur la Lettre à d’Alembert ; Corneille dans un dernier chapitre consacré à la poétique et la politique du sublime. Rudy Le Menthéour commente ainsi de façon stimulante le diptyque célébrant « le citoyen » et « la citoyenne » au livre I de l’Émile comme « la version populaire du qu’il mourût » (p. 186). Ces réflexions pourraient être prolongées à partir de La Nouvelle Héloïse, où résonne la « litanie racinienne du “pour jamais” »[2], tandis que le plus célèbre vers de Sertorius est cité dans une lettre de la sixième partie.[3] Enfin, la réception, immédiate et ultérieure, de Rousseau est convoquée, par exemple pour montrer le travail d’ellipse opéré par Voltaire dans ses Lettres sur la Nouvelle Héloïse afin de disqualifier l’épisode de l’inoculation de l’amour (p. 50). Ces analyses sont nourries par un riche dialogue avec des commentaires aussi bien récents que plus anciens de l’œuvre de Rousseau.

Si, de l’examen d’un épisode du livre II de l’Émile (la réflexion sur la propriété et la dépossession enfantines, p. 24-32) à un autre (le débat sur l’anecdote du médecin Philippe, p. 190-207), la ligne directrice de l’ouvrage est le parti pris du brouillage chez un auteur réputé être un chantre de la transparence, d’autres fils rouges se dessinent. La question de l’identification est abordée à la fois à propos de la pitié (p. 41-42), du « rapt d’identification » qui fait d’Alceste un alter ego de Rousseau (p. 92, 113), et du rôle de l’intérêt dans la pédagogie rousseauiste (p. 115 sq). C’est plus généralement la pensée rousseauiste de la lecture qui se trouve explorée selon des prismes complémentaires. Ainsi au sujet de l’équivoque (dans le cas de l’inoculation de l’amour), dont Rousseau affirme qu’elle n’existe que dans l’esprit de son public : on peut ajouter aux analyses du chapitre 2 que c’était déjà l’argumentaire de Molière dans La Critique de l’École des femmes à propos de « l’obscénité » qui lui fut reprochée.[4] La « règle de Julie » est habilement définie au sens où le caractère vertueux d’un ouvrage se marquerait par son effet moral sur le lectorat (p. 107). Enfin, les observations de Staël (« Rousseau captive [l’]intérêt d’Émile ; il traite de même le lecteur ») permettent une réflexion sur le rapport de l’auteur à son public (p. 127, 139), tandis que l’épisode du « tais-toi Jean-Jacques » conduit à distinguer plusieurs lectorats (p. 206). L’ambition de l’ouvrage est bien de montrer en quoi cultiver un art du trouble revient aussi, pour Rousseau, à troubler de façon féconde ses lecteurs.

Parmi les développements sur Rousseau lecteur et spectateur, la critique du Misanthrope dans la Lettre à d’Alembert (que Rudy Le Menthéour a co-éditée avec Ourida Mostefai pour les Œuvres complètes de Rousseau), tient un rôle central. Les analyses sont à cet égard complémentaires de celles que Marc Escola avait, dans la même collection, développées en se prononçant sur « Jean-Jacques juge d’Alceste ».[5] La singularité de ce réquisitoire admiratif est soulignée à partir de ses antécédents et de ses prolongements, argumentatifs et fictionnels. La conclusion de la démonstration, sur l’identification paradoxale à Alceste (« paradoxale car Rousseau s’identifie à un personnage de fiction, mais uniquement après l’avoir redéfini », p. 113), donne à penser dans différentes directions. La marginalisation de Célimène, remarquée par Rudy Le Menthéour, conduit l’auteur de la Lettre à d’Alembert à déplacer certaines lignes de force de la pièce de Molière, en négligeant le rôle réflexif de la scène des portraits,[6] que Rousseau n’évoque qu’en termes rapides (la « conversation chez la coquette »[7]). Il est à se demander, en lisant une judicieuse note sur Le Misanthrope comme « réflexion sur le rôle de la comédie » (p. 96, note 44) si Rousseau ne minimise pas pour les besoins de son argumentation le rapport inquiet au rire qui se fait jour dans cette pièce où Alceste est un ennemi tantôt clairvoyant tantôt risible des « rieurs ».[8] Enfin, il est remarquable que les griefs contre Le Misanthrope (cibler le ridicule plutôt que le vice) trouvent leur écho dans la seconde partie de La Nouvelle Héloïse (p. 94), quand on songe que la satire rousseauiste emprunte volontiers, dans ces mêmes lettres, à la comédie de Molière : Saint-Preux raisonne comme Alceste lorsqu’il déplore les « fausses démonstrations de politesse », qui donnent l’illusion d’être « l’ami de quelqu’un qu’on n’a jamais vu ».[9]

Parmi les prolongements que dessine Rudy Le Menthéour dans la conclusion, il souligne les « liens entre la nouvelle rhétorique du trouble forgée par Rousseau » et « l’esthétique du trouble qui caractérise les romans des années 1730 » (p. 187). Manon Courbin, dans L’Esthétique du trouble dans les romans-mémoires des années 1730, ouvrage paru à quelques mois d’intervalle, montre en effet de quelle façon « le trouble permet aux romans à la première personne de dévoiler une réalité subjective plus mouvante, subtile et complexe que celle cataloguée par les traités des passions ».[10] Les deux livres se répondent d’autant plus volontiers que les dernières pages de L’Esthétique du trouble sont consacrées à La Nouvelle Héloïse, et à la façon dont le « processus d’opacification » de Julie commenté par Christophe Martin permet aux « modalités d’expression des mouvements intérieurs »,[11] dans la fiction épistolaire de Rousseau, de « s’inscrire en continuité thématique et rhétorique avec les romans-mémoires ».[12]  

Rudy Le Menthéour rappelle à cet égard très justement le goût profond de Rousseau pour Cleveland (p. 10). Il est possible d’ajouter qu’il fut lecteur de La Vie de Marianne,[13] où la narratrice ne cesse de se prononcer sur ces « objets de sentiment si compliqués et d’une netteté si délicate, qu’ils se brouillent dès que [l]a réflexion s’en mêle ».[14] Le frère romanesque de Marianne, Jacob, évoque « cette âme qui se tourne en bien plus de façons que nous n’avons de moyens pour les dire ».[15] Les Pensées sur la clarté de Marivaux, citées dans La Manière trouble (p. 34-45), où Marivaux préfère à une « clarté prise au sens étroit » une clarté qui fait « entrevoir » un ineffable, révèlent dans toute leur originalité les partis pris esthétiques d’un écrivain qui fait le choix de la suspension et de l’insinuation.[16] Ce sont aussi à ces rapprochements qu’invite l’ouvrage rigoureux et inspirant de Rudy Le Menthéour, qui ouvre nombre de perspectives en démontrant que « c’est en troublant le langage que Rousseau suscite le trouble du lecteur ou de la lectrice » (p. 10).

Nicolas Fréry
Université Gustave Eiffel
nicolas.frery@univ-eiffel.fr

Notes

[1] Manon Courbin, L’Esthétique du trouble dans les romans-mémoires des années 1730, Paris, Classiques Garnier, 2025, p. 15.

[2] Jean-François Perrin, Poétique romanesque de la mémoire avant Proust, t. I, « Éros réminiscent (XVIIe-XVIIIe siècles) », Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 261.

[3] La Nouvelle Héloïse, dans Rousseau, Œuvres Complètes, dir. Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1964, lettre VI, 5, p. 657 (« Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis » ; le texte de Rousseau porte « n’est plus à Rome »).

[4] « [Agnès] ne dit pas un mot, qui de soi ne soit fort honnête ; et si vous voulez entendre dessous quelque autre chose, c’est vous qui faites l’ordure, et non pas elle » (Molière, La Critique de l’École des Femmes, scène 3).

[5] Marc Escola, Le Misanthrope corrigé. Critique et création, Paris, Hermann, « Fictions pensantes », 2021, p. 85-114. L’ouvrage de Marc Escola est régulièrement cité dans le troisième chapitre de La Manière Trouble, « Un autre Alceste » (pp. 81-113).

[6] Voir Patrick Dandrey, « Célimène portraitiste. Du salon mondain à l’atelier du peintre », Littératures classiques, 2005/3, n°58, p. 11-21.

[7] Rousseau, Lettre à d’Alembert, dans Œuvres Complètes, éd. citée. t. 5, p. 41.

[8] Gérard Defaux, « Alceste et les rieurs », dans Revue d’histoire littéraire de la France, 1974, n°4, p. 579-599.

[9]  Rousseau, Lettre à d’Alembert, éd. citée, p. 231.

[10] Manon Courbin, L’Esthétique du trouble, op. cit., p. 17.

[11] Christophe Martin, La Philosophie des amants. Essai sur Julie ou La Nouvelle Héloïse, Paris, Sorbonne Université Presses, 2021, p. 208.

[12] Manon Courbin, L’Esthétique du trouble, op. cit., p. 657.

[13] Voir Oscar Haac, « Rousseau and Marivaux: action and interaction », SVEC, CXXIV, 1974, p. 221-230.

[14] Marivaux, La Vie de Marianne, éd. Érik Leborgne et Florence Lotterie, Paris, Flammarion, « GF », 2025, p. 238.

[15] Marivaux, Le Paysan Parvenu, éd. Érik Leborgne, Paris, Flammarion, « GF », p. 329.

[16] Marivaux, Pensées sur différents sujets, dans Journaux et œuvres diverses, éd. Frédéric Deloffre et Michel Gilot, Paris, Classiques Garnier, 1988, p. 52.


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