H-France Forum | Volume 21 (2026), Issue 1, #3

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Miranda Spieler, Slaves in Paris: Hidden Lives and Fugitive Histories. Cambridge, MA: Harvard University Press, 2025. 256 pp. $39.95 (hb) ISBN 9-78-0674986541. $39.95 (eb) ISBN 9-78-0674300781 (eb).

Review Essay by Marie Houllemare, Université de Genève

Cet ouvrage constitue une très belle contribution à l’histoire juridique de l’empire français, en abordant la question de l’esclavage et de la race en métropole. Plus précisément, il porte sur des conflits autour de la liberté d’individus qui parviennent, ou non, à faire reconnaître qu’ils sont sortis de l’esclavage. Il s’agit d’un petit livre de 168 pages de texte, doté d’un apparat critique très riche. Très dense et extrêmement bien informé, servi par un remarquable sens du détail, cet ouvrage constitue une importante contribution à l’histoire de Paris et de l’esclavage en métropole. Il est construit autour de cinq cas principaux que l’autrice a retenus pour explorer les configurations visant à échapper au statut d’esclave par la fuite comme par le combat pour la reconnaissance légale de la liberté. Ces cinq cas sont mis en perspective d’une foule d’autres individus ayant tenté, avec succès ou non, d’échapper à l’esclavage. Ils révèlent combien, malgré le principe selon lequel le sol de France rend libre, la capitale, ville des Lumières, est loin d’être uniquement un refuge libérateur pour des esclaves en fuite. La mise en œuvre de ce principe de liberté n’allait dans les faits pas de soi en métropole, de par la tension entre plusieurs régimes juridiques, métropolitains et coloniaux, mais plus encore entre plusieurs juridictions et une inégale capacité et aptitude à mobiliser les ressources du droit.

En écho à cette structure en cinq chapitres du livre, je souhaiterais évoquer cinq apports majeurs et caractéristiques principales de cette recherche. Tout d’abord, la recherche constitue un énorme et minutieux travail d’archives, à Paris, en France, mais aussi à la Réunion et à l’Île Maurice. Non contente d’exploiter les archives judiciaires et policières parisiennes, tout particulièrement celles de l’Amirauté de France et de la Bastille, l’autrice a patiemment suivi de nombreux fils permettant de reconstituer à la fois l’univers socio-économique et la trajectoire des individus dont la liberté est contestée et qui sont au cœur de son propos. Ce faisant, elle montre combien, faible sur le plan numérique, l’esclavage est pourtant bien structurant pour une société à la fois urbaine, métropolitaine, coloniale et impériale. Elle souligne aussi le fait que l’invisibilisation des individus subalternes est peut-être tout autant un effet de nos choix de terrains archivistiques d’enquête. Il fallait beaucoup d’inventivité et de ténacité pour mobiliser, par exemple, les archives de l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs pour une enquête en histoire de l’esclavage. C’est dans ce lieu privilégié, un des « refuges for urban outcasts » (p. 79) que s’installe le duelliste et maître d’escrime Lucidor, avec sa famille, dans les années 1740 et 1750. Là, il est victime de la haine raciale de ses voisins dans les années 1760 (p. 101-102). À partir des années 1760 et plus encore 1770, la racialisation de l’esclavage touche en effet aussi la capitale métropolitaine. Celle-ci s’approfondit plus encore dans les années 1780, ce dont témoigne la publicité accordée à l’emprisonnement de Julien, en 1787, qui fait l’objet d’une véritable campagne d’opinion.

Cette approche microhistorique, fondée sur une enquête archivistique de grande ampleur, nourrit un travail d’enquête très fin qui amène aussi à la restitution d’un tissu social très riche. De ce fait, cette enquête foisonnante permet de montrer la ville de Paris, au XVIIIe siècle, comme une société traversée, voire animée, par l’esclavage. S’inscrivant à la croisée de l’histoire sociale de la capitale et de l’histoire économique des retours coloniaux, elle saisit l’intimité des maisonnées impériales par le prisme des relations de service, en faisant ressortir de manière saisissante la complexité des relations interpersonnelles. On peut noter par exemple la différence d’attachement du propriétaire à un esclave acheté ou offert, ou encore l’exploitation sexuelle des jeunes hommes esclaves, rarement abordée dans l’historiographie. Les esclaves, peu nombreux au regard des 43 000 domestiques parisiens, dans une ville qui compte environ 600 000 habitants au XVIIIe siècle, sont au plus près d’une extrême richesse. Ils sont eux-mêmes traités comme des signes manifestes de cette opulence, par leur riche uniforme domestique, ou livrée, voire le port d’un large collier d’argent, ou la violence associée à leur statut de dépendance. Cet ouvrage propose ainsi une histoire affective de l’esclavage, en montrant comment la proximité physique, l’émotion ou même l’affection, génèrent des solidarités qui peuvent traverser la ligne raciale, sans minorer la violence des rapports sociaux esclavagistes. Ainsi la duchesse de Kingston ne garde Sambo auprès d’elle comme « pet » que tant qu’il est enfant, avant de le renvoyer aux colonies une fois adolescent. Mais Pauline, femme adulte, parvient à se cacher dans l’Hôtel de Toulouse, avec l’aide de Luce, freed slave et femme de chambre de la Vicomtesse Marguerite-Renée de Castellane-Esparron, « doyenne » et recours pour les esclaves et libres de couleur à Paris (p. 67). Avec l’aide d’alliés puissants, eux-mêmes propriétaires d’esclaves, elle échappe à son maître, Bouvet, avec qui elle est arrivée de l’Île de France.

Par ailleurs, un troisième apport remarquable de l’ouvrage est la manière dont il constitue aussi une histoire juridique centrée sur la diversité des expériences individuelles du droit. L’autrice définit sa méthode comme une étude par « contiguity » (p. 13), en s’intéressant à la manière dont des individus se frottent aux institutions et au droit, et ce à Paris. Dans ses travaux consacrés à la Guyane, l’autrice était déjà sensible aux effets territoriaux du droit, considérés sous l’angle de la mobilité géographique. Elle montrait notamment l’impact du déplacement transatlantique, sur la compréhension et la mise en œuvre du droit. Cet ouvrage constitue une nouvelle proposition d’étude, centrée cette fois sur les ressources juridiques dont disposent, s’emparent ou rêvent les individus. Ainsi l’engagement militaire, tout particulièrement dans le régiment de Penthièvre, apparaît comme une possible voie de liberté, au milieu du XVIIIe siècle, objet de tension avec le ministre de la Marine (p. 34-37). En étudiant la diversité des modes de recours aux autorités légales pour qualifier un statut individuel, elle montre aussi la subtilité de la mobilisation du droit : quand bien même un individu peut être reconnu libre par un tribunal, il peut malgré tout être enfermé par lettre de cachet sur ordre de celui ou celle qui se revendique son maître. Pour présenter une requête d’affranchissement, de reconnaissance de liberté, ou au contraire de stabilisation d’un statut d’esclave, il faut compter avec la concurrence des juridictions, la diversité des régimes probatoires, les incohérences du droit et même les intérêts familiaux du magistrat, tel Jean-Jacques Coustard dont le cousin Guy revendique la possession de Jean. De même, l’argumentation de Charlotte de Mailly-Nesle pour aider Jean à fuir Coustard échoue à l’aider : en plaidant, sur un mode quasi féodal, qu’il lui appartient puisqu’elle l’a recueilli depuis presque un an, elle s’en attribue la possession et le ramène à un statut d’esclave dont elle a pris possession de manière abusive.

Plus encore, la diversité des inscriptions archivistiques d’un individu peut témoigner de l’instabilité de ses identifications successives, des silences mais aussi des mensonges visant à protéger ou au contraire à empêcher sa liberté, suivant les acteurs en jeu. Ainsi Jean, qui fait l’objet du premier chapitre, est-il aussi appelé Charles-Auguste ou Adonis suivant les documents où il apparaît. Chacun des cinq chapitres aborde ainsi un cas principal, mis en relation avec d’autres, et qui permet d’aborder une configuration particulière de la relation d’un individu subalterne avec les autorités sociales (le maître) et officielles (le juge, la police). Le droit est loin de s’appliquer uniformément dans le Paris du XVIIIe siècle, et le forum shopping apparaît comme une modalité habituelle de la vie des institutions. Dans le cas de l’esclavage, la situation est d’autant plus complexe que s’ajoute à la diversité habituelle propre à la société d’Ancien Régime, la possibilité de recours ultra-marins. De ce fait, l’aspiration à la liberté fondée sur la notion de sol libre est souvent contrariée par la pratique institutionnelle. Pour autant, Bouvet échoue pour sa part à récupérer Pauline, à qui il refuse de connaître sa liberté. Considérant le Code Noir comme s’appliquant à cette femme y compris sur le sol métropolitain, il souhaite même la faire dégrader au rang d’esclave publique à l’Île de France, en tant qu’esclave fugitive, sans tenir compte de l’écart juridique entre la colonie et la métropole.

Ne se contentant pas d’évoquer les décisions juridiques pour elles-mêmes, Slaves in Paris va encore plus loin, en recherchant à décrypter leur effet réel sur la vie matérielle des esclaves et leur impact sur la recomposition des statuts sociaux. C’est possible uniquement parce que l’ouvrage étudie ensemble les décisions judiciaires et les actes de police, en montrant la porosité de ces deux régimes de contrainte, qui peuvent être mobilisés en parallèle par les acteurs pour garantir la possession d’esclaves. L’ouvrage témoigne aussi des conflits entre ces deux systèmes et du rôle croissant de la police comme outil de la contrainte esclavagiste. On comprend ainsi, en le lisant, pourquoi deux chefs de la police parisienne, Sartine et Berryer, deviennent ensuite secrétaires d’État à la Marine, et en charge à ce titre de la gestion des colonies. L’ouvrage témoigne de l’usage usuel de l’emprisonnement dans le Paris colonial ou impérial, pour contrôler les esclaves. L’autrice explique par exemple que les acteurs « understood whiteness to confer a right to protection from police » (p. 122). Je souhaiterais nuancer cette affirmation en insistant sur l’usage de l’enfermement par lettre de cachet pour contrôler, ou tenter d’encadrer, aussi les propriétaires d’esclaves. De tels dispositifs s’appliquent en effet à l’ensemble des acteurs perçus par les autorités officielles comme menace pour l’ordre colonial. J’ai pu identifier dans mes recherches plusieurs centaines de blancs envoyés prisonniers en France, dans les mêmes prisons. L’invisibilisation du désordre colonial par l’emprisonnement métropolitain est donc plus systématique et peut-être moins racialisée qu’il n’y parait ici. De plus, les recherches en cours de Shandivar Banerjee montrent qu’il existe aussi d’autres outils de racialisation de l’enfermement métropolitain, avec la création des Dépôts des Noirs à partir de 1777.

Pour finir, je voudrais insister sur ce qui me paraît être l’apport majeur de cet ouvrage : la reconstitution d’une société qu’on peut qualifier de coloniale ou d’impériale à Paris, qui est véritablement une capitale impériale en permanence connectée à l’ensemble de l’empire colonial français (p. 12). Non contente de reconnecter colonies et métropole, Miranda Spieler reconstitue méthodiquement, au fil des pages, le cœur économique de l’empire colonial français. En témoigne par exemple le mariage de Jean-Baptiste Merger et Marie-Françoise Boisgautier Desperrières en 1751, installés rue de Richelieu, et la reconstitution de leur voisinage, où sont installés des financiers comme Pierre Crozat, à proximité d’ailleurs du siège de la Compagnie des Indes (p. 19-21). Dans ce quartier, grands planteurs absentéistes, banquiers, négociants et administrateurs se croisent au quotidien. Ce faisant, l’ouvrage montre bien combien les salons parisiens, haut lieu d’expression des idées des Lumières, sont étroitement connectés à un monde esclavagiste : dans la vie quotidienne des élites impériales, au cœur de l’empire, il y a des esclaves en fuite et des procédures pour contestation de liberté. L’esclavage est alors une préoccupation parisienne concrète. Le dernier chapitre de l’ouvrage consacré à l’enfant Ourika arrivée à trois ans à Paris et faisant l’objet d’un célèbre roman publié en 1823, montre bien comment son expérience individuelle, de même celle des autres individus étudiés dans le livre, ne peut pas être réduite à un thème intellectuel et à un motif littéraire.

Marie Houllemare
Université de Genève
marie.houllemare@unige.ch


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