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Miranda Spieler, Slaves in Paris: Hidden Lives and Fugitive Histories. Cambridge, MA: Harvard University Press, 2025. 256 pp. $39.95 (hb) ISBN 9-78-0674986541. $39.95 (eb) ISBN 9-78-0674300781 (eb).
Review Essay by Antoine Lilti, Collège de France, Paris
À en croire une idée reçue, l’esclavage, dans la France du XVIIIe siècle, était une affaire strictement coloniale. Aux Mascareignes, dans l’Océan Indien, et surtout aux Antilles, dans les plantations sucrières de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Domingue, les esclaves étaient déportés chaque année par milliers pour travailler dans des conditions terribles, soumis au tristement célèbre Code noir. Loin de là, Paris, capitale des Lumières, était un havre de liberté et de cosmopolitisme. Les habitants n’avaient guère d’idée précise du drame que vivaient les esclaves noirs, et lorsqu’ils commencèrent à le concevoir, ce fut pour s’en émouvoir, à la veille de la Révolution, tandis que s’affirmait le nouvel idéal du droit naturel et que commençait à s’organiser le mouvement abolitionniste, avec la Société des amis des Noirs. D’ailleurs, il existait depuis longtemps un principe juridique selon lequel « il n’y a pas d’esclaves en France » : toute personne pénétrant en France était de facto réputée affranchie. Dans un livre important, Sue Peabody a reconstitué l’histoire de cet adage et montré son efficacité : la plupart des esclaves arrivant à Paris qui demandaient leur liberté devant la cour de l’Amirauté l’obtenaient à ce titre. Depuis, de nombreux travaux ont documenté la présence, dans les grands ports français, à Paris, et même dans les provinces, de personnes de couleur. On estime leur nombre à 4 ou 5000 dont la majorité vivait dans la capitale.[1]
Cette vision est beaucoup trop optimiste, estime Miranda Spieler, qui a découvert dans les archives de la Bastille un ensemble de 125 lettres de cachet visant des esclaves, ainsi que des dossiers concernant leur arrestation et leur détention. Ces documents révèlent un double système judiciaire et policier : même lorsque l’Amirauté reconnaissait que les esclaves résidant en France étaient libres, leurs maîtres pouvaient obtenir de la police une arrestation plus ou moins discrète, en général grâce à une lettre de cachet, suivie d’un retour aux colonies où les victimes retombaient sous le joug du Code noir. Le chemin vers la liberté, pour les esclaves venus en France avec leurs maîtres, était long, difficile et n’ouvrait que sur un monde d’insécurité juridique et policière, où ils risquaient à chaque moment d’être emprisonnés et déportés.
On aurait tort, pourtant, de réduire le livre de Miranda Spieler à cette révision, aussi importante soit-elle, car il offre infiniment plus. En reconstituant aussi précisément que possible le cas de cinq esclaves, et en évoquant bien d’autres destins, l’autrice explore les ambiguïtés et les contradictions de la société parisienne d’Ancien Régime à l’égard des personnes de couleur. Elle cherche surtout à approcher au plus près ce que pouvait être l’expérience de la vie à Paris pour ces esclaves domestiques en fuite, ou luttant pour conserver leur liberté. Elle fait naviguer le lecteur depuis la haute société aristocratique jusqu’aux bas-fonds de la prostitution masculine, en passant par les milieux financiers liés au commerce colonial et sans négliger les interstices urbains où le travail échappait aux règles des corporations.
Cinq chapitres, donc, consacrés à Jean, Pauline, Lucidor, Julien et Ourika, documentent autant de situations différentes, et rythmant la progression chronologique du livre, du milieu du XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution. Cinq destins très différents, et c’est une des grandes forces du livre de ne jamais réduire ces trajectoires singulières à un stéréotype. Jean, esclave africain, venu de Saint-Domingue avec son maître, le planteur Guy Coustard, s’enfuit et s’engage dans l’armée. Il est arrêté quelques mois plus tard, à Sedan, incarcéré à la prison du For l’Évêque, puis renvoyé à Saint-Domingue, à la demande de Coustard, et malgré le soutien inefficace de Charlotte de Mailly de Nesle, voisine de ce dernier, alertée par ses propres domestiques à propos des mauvais traitements subis par Jean.
Pauline, pour sa part, vient de l’île Bourbon, avec Bouvet de Lozier, l’ancien gouverneur de l’île, de retour en métropole en 1764. Son cas est particulier, car elle avait accumulé sur l’île un pactole, grâce à un commerce, qui devait lui permettre de racheter sa liberté. Bouvet s’y oppose, refuse de lui rendre l’argent et la fait enfermer. Elle réussit à s’échapper, vit clandestinement à Paris pendant six mois, échappant aux recherches de la police, grâce à l’aide d’une aristocrate. Elle finira par rejoindre l’île Bourbon, où on perd sa trace.
Les origines de Lucidor sont obscures. Arrivé à Paris à la fin des années 1720, il est officiellement affranchi en 1750, mais à cette date il vit déjà de façon indépendante. Devenu maître d’armes, il travaille à l’écart de la corporation, dans l’enclos de l’abbaye Saint-Martin des Champs qui échappe à la régulation des autorités. Son histoire semble témoigner d’un succès professionnel et personnel, d’autant qu’il achète une maison à Ménilmontant, mais les dernières années de sa vie (il meurt en 1771) sont marquées par la montée d’une hostilité raciste à l’égard des libres de couleur, qui se manifeste dans des violences de voisinage.
Arrêté en 1787, à la suite d’un guet-apens policier sur le Pont Neuf, quelques jours avant l’ouverture du procès qui l’opposait à son maître, Julien était un « métif », né d’un père blanc et d’une mère métisse. Non reconnu par son père, il vivait à Paris avec la sœur de celui-ci. À la mort de son géniteur, il chercha à obtenir sa liberté, qui lui fut accordée par l’Amirauté, mais refusée par le Parlement de Paris et par une lettre de cachet du roi. Son procès tourna autour de sa couleur : était-il blanc ou noir ? Et dans le premier cas, comment pouvait-il être esclave ?
Le cas d’Ourika, enfin, est différent. Arrivée en France à l’âge de 3 ans, en 1786, comme un don du chevalier de Boufflers à son oncle, le prince de Beauvau, elle n’a jamais été menacée d’emprisonnement, n’a jamais cherché à s’enfuir ou à réclamer sa liberté devant les tribunaux, et son statut juridique, lui-même, reste incertain, sans doute parce qu’il n’a jamais été explicitement soulevé. Ourika est morte à 16 ans, en 1799. Si un chapitre lui est consacré, ici, c’est qu’elle a connu une seconde vie, fictionnelle, dans le roman éponyme publié en 1823 par la duchesse de Duras, qui fut un succès de son temps.
En s’appuyant sur ces cinq trajectoires, Slaves in Paris réussit parfaitement à montrer l’enchevêtrement d’institutions, la densité des réseaux de pouvoir, la puissance des liens personnels qui caractérisaient la société d’Ancien Régime. Ils pouvaient représenter autant de dangers pour les esclaves, lorsque leurs maîtres savaient jouer de leurs liens avec le lieutenant de police ou avec la Cour. Mais ils étaient aussi des atouts, car certains bénéficiaient de protecteurs, y compris au sein de la bonne société. Pauline est aidée par Mme de Castellane, ce qui lui permet de retourner à l’île Bourbon, où, devenue libre, elle se marie. Lucidor bénéficie de l’aide du financier Dupin de Francueil qui paye la moitié de sa maison à Ménilmontant. La solidarité joue aussi entre les gens de couleur. Ainsi une domestique noire, nommée Lucie, apporte à Pauline une aide décisive, comme elle semble le faire avec d’autres esclaves recherchés.
Au-delà de la complexité des relations sociales et politiques, c’est le statut même de ces esclaves qui se révèle fondamentalement ambigu. Le Code noir ne s’applique pas sur le sol métropolitain, tout le monde en convient, mais le principe du droit du sol reste équivoque. Les esclaves venus en France avec leurs maîtres semblent être considérés comme une catégorie inférieure de domestiques, dont les liens de dépendance sont particulièrement forts. Or les autorités ont l’habitude de prendre le parti des maîtres contre leurs domestiques. Si bien que les esclaves en fuite sont pris dans un entre-deux, un espace juridique et social indécis, à mi-chemin entre le statut de domestique et celui d’esclave, leur fuite elle-même apparaissant comme un délit méritant punition. Cette ambiguïté juridique ouvre un espace de tractations, de négociations, de rapports de force et de jeux d’influences. Magistrats et policiers eux-mêmes semblent parfois hésiter et gagnent du temps, en attendant que la situation s’éclaircisse.
La situation évolue dans la deuxième moitié du siècle, comme le montre avec finesse Miranda Spieler. Avant 1750, les esclaves présents semblent avoir peu de difficultés à obtenir leur liberté (mais peut-être est-ce un effet de sources ?). Avec la Guerre de Sept Ans, l’afflux d’esclaves accompagnant leurs maîtres à Paris suscite de l’inquiétude et une sévérité accrue des autorités. En 1762, l’enregistrement officiel devient obligatoire. Puis, en 1777, les nouveaux édits de la police des Noirs entraînent un durcissement du contrôle. L’entrée des gens de couleur est interdite dans le Royaume de France et tous ceux qui sont déjà présents doivent être enregistrés, tandis que les mariages mixtes sont interdits l’année suivante.[2] Il semble que la société parisienne ait connu alors une période d’anxiété à l’égard de la présence de nombreux Noirs à Paris. Le cas de Julien et la publicité de son procès montre l’importance de la question raciale, qui semblait plus importante pour l’opinion publique que celle du statut légal des esclaves. On peut sans doute parler d’une racialisation des identités dans les deux décennies précédant la Révolution.
Le livre est un véritable tour de force car Miranda Spieler réussit à exploiter de façon inventive et subtile un corpus de sources inédit mais plutôt maigre. Même à propos des cinq personnages principaux, on sait en vérité peu de choses. Aucun document ne permet de faire entendre leurs voix et les dossiers de police sont très lacunaires (on peut regretter d’ailleurs que ceux-ci ne soient pas présentés de façon plus systématique). La grande richesse du travail de l’historienne consiste à mener, autour de chaque cas, une véritable enquête pour reconstituer les trajectoires de vie et les expériences qui furent celles de ces individus, en les comparant à des cas similaires, en identifiant les personnes avec lesquelles ils ont été en contact et les lieux qu’ils ont fréquentés. Une telle méthode, à la fois analytique et narrative, n’est possible que parce que Miranda Spieler possède une connaissance approfondie du Paris des Lumières et un talent unique pour en restituer, de façon concrète et sensible, les différents aspects. Aussi le livre procède-t-il de façon sinueuse, chaque question étant abordée à plusieurs reprises, sous le prisme du parcours des différents protagonistes.
Cette construction possède un grand mérite : elle fait circuler le lecteur entre le monde des esclaves et celui des élites parisiennes. De ce point de vue, un des apports majeurs du livre est de montrer l’importance des liens entre ces élites et le monde colonial, notamment celui de la traite et des plantations esclavagistes. Miranda Spieler y insiste tout au long du livre, révélant que des personnages parfois bien connus de l’histoire sociale et culturelle tenaient leur fortune des colonies. Elle invite ainsi, au-delà du cas des esclaves, à réviser des pans entiers de l’historiographie, qui gagneraient à être mieux connectés à l’histoire impériale. On peut toutefois se demander si la démonstration n’est pas trop systématique. Que la plupart des familles de la noblesse ou de la finance parisienne aient entretenu des liens, familiaux ou financiers, directs ou indirects, avec le monde des planteurs, avec le négoce colonial ou avec la Compagnie des Indes, n’implique pas nécessairement que leurs visions du monde, leurs choix culturels ou politiques, soient profondément déterminés par ses liens, comme semble parfois le suggérer l’autrice. Il reste que de nombreux dossiers de l’histoire des élites parisiennes pourraient être relus sous cet angle. Il est probable, notamment, que notre compréhension de la crise finale de la Monarchie, conduisant à la Révolution, en sortirait renouvelée.
Une autre surprise du livre est que l’abolitionnisme est très peu présent. On croise des grandes dames philanthropes et des avocats bienveillants, mais aucune mobilisation d’ampleur. Pourtant, l’affaire de Julien devient une cause célèbre, grâce aux plaidoiries éloquentes de l’avocat général Héraut de Séchelles, mais lui-même n’est pas véritablement abolitionniste et refuse d’adhérer à la Société des amis des Noirs. Inversement, il ne semble pas que les philosophes se soient mobilisés, ni dans ce cas, ni dans d’autres. À aucun moment, le cas des esclaves noirs de Paris ne paraît les avoir particulièrement émus. Quant au Prince de Beauvau, abolitionniste déclaré, ami des philosophes libéraux, notamment de Saint-Lambert, il accepte de recevoir Ourika que Boufflers lui présente comme une « jeune captive » et la surnomme Bénezet, du nom du grand abolitionniste américain, sans pour autant l’affranchir. Ce mélange ambigu de sentiments philanthropiques et de réflexes esclavagistes au sein d’une société qui continue massivement à percevoir les hommes et les femmes de couleur comme de simples objets de propriété est un des mystères que soulève le travail de Miranda Spieler. Elle l’aborde sous l’angle de l’histoire sociale, mais aussi, dans le chapitre consacré justement à Ourika, en proposant une relecture originale et assez iconoclaste du roman de Mme de Duras. Longtemps oublié, celui-ci a été redécouvert et il est même devenu, ces dernières années, l’emblème d’une littérature féministe et antiraciste, le premier roman dont la narratrice est une femme noire. Or, Miranda Spieler renverse cette interprétation désormais dominante, en confrontant l’héroïne du roman à l’Ourika historique. Elle insiste sur les liens de Duras, née en 1777, avec les milieux coloniaux, sa fortune personnelle provenant des plantations esclavagistes de sa famille à la Martinique, fortune qui lui permit d’épouser le duc de Duras. Elle montre enfin que loin de valoriser l’expérience d’Ourika, celle d’une jeune femme noire, Duras s’efforce d’invisibiliser la question raciale, de faire disparaître le corps noir pour réduire l’héroïne à sa seule voix, condition d’une adhésion de son lectorat au sentimentalisme romanesque. Loin d’être le fruit d’une empathie féministe ou de sentiments abolitionnistes, l’écriture du roman révèlerait le désir de Duras de s’identifier à cette société aristocratique d’Ancien Régime à laquelle elle n’a jamais vraiment appartenu. On laissera les spécialistes de l’œuvre en débattre, mais on pourra remarquer que ce dernier argument, en réalité, peut se retourner. Car, il est possible que Duras ait été touchée, dans l’histoire d’Ourika, par son statut, qui fait écho au sien, d’outsider, voire de paria, à la fois insérée dans la bonne société parisienne, à travers l’adoption ou le mariage, sans jamais pouvoir en être véritablement reconnue comme membre à part entière. On verra alors dans la nouvelle « une analyse aigue du dommage moral qui ronge et détruit la subjectivité du paria » et même une anticipation des lectures modernes du racisme comme aliénation, comme humiliation existentielle produite par l’image de soi que la société blanche renvoie aux personnes racisées.[3][3] De même, si Claire de Duras tenait indubitablement sa fortune de sa famille maternelle, son père, Antoine de Kersaint, était un révolutionnaire convaincu et un conventionnel, ce qui peut compliquer l’interprétation des héritages affectifs et politiques de l’autrice d’Ourika. Il reste que l’analyse de Spieler montre ce que l’histoire sociale peut apporter à l’interprétation d’une œuvre littéraire. On reconnaîtra en particulier l’acuité d’une critique du sentimentalisme humanitaire qui naturalise les différences raciales et dépolitise le combat abolitionniste.
Ce chapitre remarquable offre ainsi au livre de Miranda Spieler une ouverture passionnante sur des questions qui approfondissent et dépassent celle de la traque policière des esclaves noirs à Paris. C’est toute l’ambiguïté des imaginaires raciaux, de la nostalgie aristocratique et de la construction d’une communauté nationale, qui s’entrecroisent finalement à la fin de ce très beau livre, fruit de longues et patientes années de recherche, superbement écrit et pensé, qui s’impose déjà comme un classique.
Antoine Lilti
Collège de France
Notes
[1] Sue Peabody, « There are No Slaves in France » : The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime (New York:Oxford University Press, 1996). Voir aussi les travaux d’Erick Noël, notamment, Être noir en France au XVIIIe siècle (Paris : Tallandier, 2006) et son Dictionnaire des gens de couleur dans la France moderne (Droz : 2011-2017), et ceux plus récents de Julie Duprat, en particulier son récent Casimir Fidèle. Parcours d’un affranchi (Paris : Éditions du CNRS, 2025) qui fait écho au livre de Miranda Spieler, tout en présentant une vision plus optimiste du sort des esclaves et affranchis dans la France du XVIIIe siècle.
[2] Shandiva Banerjee, « Déclaration pour la police des Noirs, 1777 », Revue Alarmer, mis en ligne le 11 novembre 2021, https://revue.alarmer.org/declaration-pour-la-police-des-noirs-1777.
[3] Eleni Varikas, Les rebuts du monde. Figures du paria (Paris: Stock, 2007) p. 53.
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