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Dan Edelstein, The Revolution to Come: A History of an Idea from Thucydides to Lenin. Princeton: Princeton University Press, 2025. viii+419 pp. Illustrations, notes, bibliography, and index. $35.00 (cl) ISBN: 978-0-691-2318-3. $24.50 (eb) ISBN 978-0-691-2318-46.
Compte rendu d’Anne Simonin, École des Hautes Études en Sciences Sociales
« Fol Espoir » pour les uns, « haine et terreur » pour les autres, le mot révolution avait un statut particulier dans la langue française du XVIIIe siècle : « On allait mourir pour ou contre lui », écrit Ferdinand Brunot, ajoutant : « Qu’on y prenne garde, il est resté depuis lors incarné ; dieu ou démon, il est une personne, il a conservé une âme ».[1] Révolution n’est donc pas un mot tout à fait comme les autres, et le livre que lui consacre Dan Edelstein n’est pas, non plus, un livre comme les autres.
S’il ne s’agissait que de faire l’histoire d’un mot dans la très longue durée (de l’Antiquité à nos jours), en contexte, et d’inviter le lecteur à plonger dans l’Angleterre du XVIIe siècle, la France et les États-Unis du XVIIIe, la Russie du XXe et les Printemps arabes du XXIe siècle, le tout en quatorze chapitres, l’entreprise paraîtrait déjà hors normes. Mais elle s’inscrirait dans une histoire comparée des langues nationales, initiée dès les années 30 du XXe siècle.
C’est alors que des historiens, regroupés autour de la Revue de Synthèse (Henri Berr) puis des Annales (Lucien Febvre, Marc Bloch) s’intéressent de près à l’histoire des mots, envisageant même la rédaction collective d’un Vocabulaire historique, appelé à rester inachevé. À propos du mot civilisation, apparu dans la langue française en 1766, Lucien Febvre écrivait : « Faire l’histoire d’un mot, ce n’est jamais perdre sa peine […] » ; c’est peut-être même la seule façon d’écrire « l’un des plus beaux et des plus neufs chapitres [d’une] histoire générale de la pensée française » dans un grand échange des savoirs solidaires (on ne parlait pas alors d’interdisciplinarité, mot des années 60).[2] Dans cette entreprise collective, le mot révolution était échu au juriste Henry Lévy-Bruhl (1884-1964), qui proposait comme définition : « Employé absolument, avec une majuscule, désigne la Révolution française de 1789. Sans majuscule, comme nom commun : brusque mouvement social réalisé par la force populaire, ayant pour but et pour résultat la substitution d’un régime légal à un autre » pour… dans le reste du texte, écrire systématiquement Révolution avec une majuscule : une révolution, à proprement parler, ne pouvait être que française.[3]
Si Edelstein n’en disconvient pas et admet qu’il s’est passé quelque chose de décisif dans l’histoire du mot révolution entre 1789 et 1799, il signale aussi qu’il s’est passé beaucoup de choses avant et que l’idée de révolution a commencé à habiter l’imaginaire occidental dès la Renaissance, où elle éclôt chargée d’un sens négatif. L’ambition de ce livre, et c’est là sa grande originalité, n’est pas de retracer l’histoire d’un mot, mais de mettre en récit l’histoire d’une idée à l’échelle internationale—la dimension littéraire donnant anecdotes de chair à ce que la démonstration pourrait avoir d’abstrait et d’abscons puisque tout tient, ou presque, dans une plaisanterie américaine rapportée par son père, datant des années 30 : « Come the Revolution, everyone will like strawberries and cream ! » (p. 1). Mais que se passera-t-il si l’on n’aime ni l’un ni l’autre ?
Le point de départ n’est ni le rôle des idées dans l’histoire, ni une réflexion philosophique sur la question de savoir si les idées ont un rôle historique à jouer ou pas. Il s’agit de faire l’histoire de la place spécifique qu’a tenue l’idée de révolution dans la pensée occidentale du politique afin de comprendre un renversement majeur : comment et quand et selon quelles modalités la notion de révolution qui dénonce le désastre et la cacophonie du moment est-elle devenue un concept positif ou le moyen d’effectuer un changement de régime pour améliorer le sort de l’humanité ? Avant de se jouer au niveau des forces sociales en présence, toute révolution a sa source dans une certaine idée du gouvernement des hommes en société. Edelstein croit aux idées, à l’autonomie du politique, et affirme la nécessité pour l’historien de prendre les idées au sérieux dans la mesure où si les idées peuvent changer le monde, elles contiennent aussi, en elles-mêmes, les limites ou les apories de ce changement. Dans le cas de l’idée de révolution, la violence et l’oppression lui sont inhérentes : « The revolution cannot stand for one thing and its opposite […]. There can be only one correct path forward » (p. 20).
Longtemps une « idée-force avant d’être une idée claire», l’idée de révolution, pendant des siècles, ne s’est pas traduite en un mot du vocabulaire politique, encore moins en un mot du vocabulaire courant.[4] Les principaux agents de l’entrée de révolution dans la langue et l’univers mental des penseurs du politique occidentaux sont les traducteurs. Révolution naît de l’amalgame des notions de « stasis » (guerre civile) et « metabole », la mutation, le changement de régime, empruntées à Aristote (384-322 av J.C.), réorganisées dans un cycle politique inventé par un autre philosophe grec, auquel Edelstein accorde une importance décisive : Polybe (200-120 av. J.C) (voir le chapitre III en particulier).
Comme la « roue de la fortune », selon une imagerie populaire, largement diffusée « whirl down, and overturn who sits highest », révolution, dans les traductions en langue vernaculaire au XVIe siècle du Livre VI des Histoires de Polybe (lues par Edelstein en grec, ligne à ligne, apprendra-t-on dans les remerciements), désignera le changement cyclique de régime. Un processus fragile, puisque voué à se répéter, violent et négatif puisqu’avant tout tourné vers le passé, aimanté par la nécessité de rétablir les choses dans leur état antérieur. De ce point de vue, la Glorieuse révolution anglaise est topique : « The point of a revolution, at least in England, was not to usher in a new, better government. Rather, it was to remove a terrible government, so that the “old legislative” could be restored » (p. 109). En quoi 1688-1689 diffère radicalement de 1789, la Glorieuse révolution étant « the last Polybian revolution » (p. 87), titre partagé avec la Révolution américaine de 1776, quand la Révolution française est la première des révolutions modernes (p. 212). Pourquoi ? Les révolutionnaires français au XVIIIe siècle adhèrent à la notion de progrès prôné par l’esprit des Lumières, et inscrivent, de ce fait, la révolution dans le futur : l’idée de révolution emporte désormais avec elle un avenir et un monde meilleurs à venir. À partir de 1789, révolution n’est plus seulement un concept politique, c’est une philosophie du temps, donc une vision de l’histoire. Qu’est-ce qu’une révolution ? Selon Edelstein, il s’agit d’une rupture historique avec le passé, au nom d’un avenir plus juste et plus libre. On mesure la généralisation opérée entre cette vision et la définition citée plus haut de Lévy-Bruhl.
Avec l’idée de révolution ainsi entendue se met alors en place une nouvelle structure de pensée, celle que Edelstein qualifie de « logic of prospective retrospection » (p. 180), la prospective du futur radieux justifiant rétrospectivement l’arbitraire et la violence du présent. Ainsi la Terreur politique de 1793-1794 en France ; la terreur que feront régner les bolcheviks en Russie dans les années trente, est « a novel phenomenon intrinsically tied to the modern idea of revolution » (p. 193). Dans cette perspective, la terreur, la compétition sanglante et sans merci pour la conquête du pouvoir ne se limite pas aux seuls adversaires déclarés du projet révolutionnaire. Elle s’étend inévitablement aux anciens alliés. Non que la révolution dans sa phase terroriste soit cruelle ou animée d’une « furie fratricide » (p. 251) mais parce que toute révolution vise au contrôle de la narration, procède à l’exclusion de toute narration concurrente vis-à-vis de la bonne solution, celle qu’appliquent les individus qui ont conquis le pouvoir : « The modern vision of history, when acted upon in a revolution, does not inevitably lead to political terror, but it predisposes revolutionary actors to use it » (p. 178).
Dans le cas français, la Terreur ne naît pas que d’une idée, même si l’idée de révolution telle que l’explicite Edelstein influe sur la pensée du gouvernement révolutionnaire, je n’en disconviens pas. La Terreur ne naît pas non plus des circonstances, mais plus prosaïquement d’une situation juridique : un état de guerre qui conduit à mettre en place un état d’exception. L’application de la Constitution de l’an I est, au moins formellement, suspendue mais les principes énoncés dans la Déclaration des Droits de 1793, qui accompagne le texte constitutionnel, enfoui dans l’arche de cèdre placée dans la Convention, eux ne le seront pas, et serviront de guide pour l’action révolutionnaire : les lois alors adoptées l’attestent, même si je ne développerai pas ce point ici.
D’où la question : si la France avait opéré une révolution en temps de paix, la Terreur eût-elle jamais existé ? Il ne s’agit pas ici de produire un scénario contrefactuel, mais de lester la mise en œuvre de l’idée de révolution, d’une réalité incontournable qui s’appelle la guerre, au moment où le droit non pas de faire la guerre mais le droit dans la guerre en est encore à ses balbutiements, et autorise tous les débordements, en particulier une forme de guerre qui n’est pas la guerre civile, qui est ce que Vattel désigne comme la « guerre informe » ou brigandage, une guerre menée avec comme seule règle l’anéantissement de l’ennemi.[5]
La guerre, au moins autant que l’idée de révolution a fait la Terreur de 1793-1794 en France. L’idée de la guerre a autorisé le déploiement d’un espace de « hors droit » légalisant l’anéantissement des « brigands » de la Vendée sur les champs de bataille ; légitimant l’élimination des adversaires politiques dans la sphère civile. Adoptée en mars 1793, la mise hors de la loi, la procédure la plus expéditive et mortifère du droit de la Terreur, est responsable des deux tiers de ses 17 000 victimes légales selon Donald Greer et Éric de Mari[6] : originellement appliquée aux adversaires en armes ou aux ennemis déclarés de la révolution, la mise hors de la loi le sera, au final, aux révolutionnaires eux-mêmes, aux alliés d’hier désormais qualifiés de contre-révolutionnaires (p. 147) : Danton sera victime de la mise hors de la loi ; Robespierre et Saint-Just aussi.
Est-ce seulement l’idée de futur qui dirige l’action des révolutionnaires, et leur permet de légitimer la violence du présent ? Ou l’idée, au moins aussi neuve et prégnante, que le passé est à jamais forclos, à jamais révolu ? Le recours à la rétroactivité de la loi, en particulier dans ce corpus fondamental qu’est le nouveau droit des successions parachevé en l’an II qui introduit l’égalité juridique au sein de la famille, abolissant le droit d’aînesse, promouvant l’égalité des partages, autorisant les femmes et les enfants naturels nés hors du mariage à venir à succession, vise à produire et instaurer une rupture définitive avec un passé de privilèges et d’inégalités que l’on désigne comme l’ancien régime : le mot et l’idée sont, en 1789, au moins aussi neufs que la définition de révolution.
Ancien régime : la dénomination entre dans la langue en 1789, selon Ferdinand Brunot toujours, et se charge progressivement de sens, lestant le futur de révolution d’une certaine idée du passé.[7] Le temps de la révolution n’est pas rectiligne, il organise un présent permanent—voir le chapitre XIII consacré par Edelstein à l’apparition de l’expression « révolution permanente » qui doit plus à la chute de la monarchie française qu’à Léon Trotsky. Un présent qui modèle le futur autant qu’il remodèle le passé en lui intimant l’ordre, par lois interposées, de ne plus jamais resurgir. Ce grand chamboulement du temps est transpercé par une double angoisse : voir le futur s’éloigner un peu plus chaque jour quand la « rétrogradation » orchestrée par les ennemis et les adversaires menace. Et si resurgissait en l’an II le sens que l’édition de 1762 du Dictionnaire de l’Académie française donnait de révolution : « Le retour d’une planète, d’un astre au même point d’où il était parti »?[8] D’où l’importance que revêtent les références à l’Antiquité, omniprésentes dans le discours du Législateur révolutionnaire.
L’Antiquité, comme l’analyse Edelstein, conquiert alors un statut nouveau. Elle joue dans la culture politique révolutionnaire le rôle du précédent dans la jurisprudence de la Common Law (p. 140-141), et stabilise ou sécurise le présent. Rien de si étonnant alors que le Législateur se promène en toges romaines au milieu des sans-culottes. Comme le disait un député à la Convention, le 16 décembre 1792, lors du procès du roi : « Brutus et son discours prononcé il y a plus de deux mille ans, est tellement applicable à notre situation actuelle, qu’on croirait que je l’ai fait aujourd’hui […] ».[9]
L’idée de révolution a structuré notre modernité, nous a maintenus dans une filiation, celle des Anciens, et nous a fait vivre dans un nomos (Robert Cover), un univers où le droit et la narration sont intimement mêlés. Que devenons-nous et où allons-nous quand nous perdons, avec la croyance dans le futur comme meilleur monde ; dans la démocratie comme le moins mauvais régime, l’idée de révolution que nous a légué le long dix-huitième siècle ? Du livre de Edelstein, on sort beaucoup plus savant ; plus inquiet aussi, alerté sur l’obsolescence de nos cadres de pensée face « à la révolution à venir ».
Quel plus bel hommage rendu à l’idée de révolution que d’admettre que la somme impressionnante de connaissances accumulées dans ce livre à son sujet, la diversité des angles d’attaque et des contextes nationaux où cette idée a été mise à l’épreuve dans le cadre d’une histoire réellement connectée ne l’épuisent pas mais, tout au contraire, en font une question encore plus actuelle de notre contemporain ?
Anne Simonin
École des Hautes Études en Sciences Sociales
anne.simonin@ehess.fr
Notes
[1] Ferdinand Brunot, « Un mot transfiguré : révolution », Histoire de la langue française des origines à nos jours, Armand Colin, 1967, t. IX-I, p. 617-622. La citation est p. 617.
[2] Lucien Febvre « Civilisation. Évolution d’un mot et d’un groupe d’idée » in Civilisation : le mot et l’idée, Paris, La Renaissance du livre, 1930, p. 10-59, les citations sont p. 11 et p. 13. Consultable sur internet.
[3] Henry Lévy-Brulh, « Révolution », Bulletin du Centre International de Synthèse, n° 6, Décembre 1928, p. 34-39, la citation est p. 34.
[4] Lucien Febvre, « Civilisation », p. 35.
[5] Michel Senellart, « La qualification de l’ennemi chez Emer de Vattel », Astérion. Philosophie, histoire des idées, pensée politique, 2004, n° 2, p. 31. Ici plus particulièrement, p. 32, p. 34, p. 42. Consultable sur internet.
[6] Donald Greer, The Incidence of the Terror during the French Revolution, Cambridge, Harvard University Press, 1935 ; Éric de Mari, La Mise hors de la loi sous la Révolution française (19 mars 1793-An III) : une étude juridictionnelle et institutionnelle, Paris, LGDJ, 2015.
[7] Ferdinand Brunot, « Un mot transfiguré : Révolution », art. cité, p. 621-622.
[8] Dictionnaire de l’Académie françoise. Tome second (L-Z), Quatrième édition, Paris : chez la Veuve de Bernard Brunet, 1762, p. 636.
[9] Jacques Bouineau, Les Toges du pouvoir ou la Révolution de droit antique, Toulouse, Association des Publications de l’Université de Toulouse-LE Mirail et Éditions Éché, 1986, p. 156 pour l’idée de « antiquité-sécurité » et p. 152 pour la citation de l’écrivain et journaliste révolutionnaire Jean-Baptiste Louvet de Couvray (1760-1795), député du Loiret à la Convention, proche des Girondins.
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Volume 20 (2025), Issue 7, #2































