H-France Review Vol. 3 (May 2003), No. 50
R. S. Alexander, Napoleon (London and New York: Arnold, 2001). 273 pp. Illustrations. $21.00 U.S. (pb). ISBN 0-340-71916-8.
Compte-rendu par by Annie Jourdan, University of Amsterdam.
En dépit du titre, le livre de R. Alexander n'est en rien une biographie, mais se propose d'étudier l'histoire des images et représentations de Napoléon et de réexaminer sa réputation. A l'heure du bicentenaire du Consulat et de l'Empire, il était temps en effet de retravailler un sujet toujours d'actualité, et, d'autant plus que les ouvrages sur ce thème sont vieillis et dépassés. Une mise au point s'avérait donc nécessaire tant du point de vue de la mythologie que de l'historiographie. Natalie Petiteau a heureusement comblé le vide pour ce qui est de l'écriture de l'histoire napoléonienne depuis 1815, mais sur la légende et le mythe, le spécialiste avait jusque-là à sa disposition le seul livre de Jean Tulard, consacré plus particulièrement au mythe littéraire de Napoléon.[1]
Alexander, à qui l'on doit une fort belle étude sur les Fédérés de 1815 et le bonapartisme en France,[2] et qui, pour cette raison même est mieux habilité que quiconque à aborder un tel sujet, s'interroge sur la multiplicité (parfois antagoniste) des images et sur le processus qui mène à en privilégier certaines à tel ou tel moment. Trois facteurs lui semblent entrer en ligne de compte: l'évidence historique (on ne peut dire n'importe quoi); la construction intentionnelle (à comprendre comme l'interprétation de l'évidence ou/et le choix subjectif); et le contexte historique (nos préoccupations contemporains colorent nos interprétations du passé). D'emblée s'impose une certitude: la nature protéenne de Napoléon, qui ne facilite pas le travail, mais qui encourage à mieux examiner encore les évolutions à l'oeuvre depuis sa mort.
L'auteur a opté pour une approche thématique, alors qu'il souhaite relier une image à une époque et à une tendance politique, ce qui en soi est tout à fait pertinent, à condition toutefois de distinguer les images diverses qu'elles produisent. Or, le second chapitre (qui succède à un aperçu de la vie de Napoléon et du Premier Empire) aborde Napoléon, héritier de la Révolution dans la gauche française avant la Première Guerre mondiale. Le titre est explicite. L'auteur assimile à la gauche française libéraux, républicains et bonapartistes du XIXe siècle. Passent ainsi la revue Benjamin Constant, Thiers, Hugo, Tocqueville, mais aussi Jaurès, Proudhon, Marx. Tous sont censés percevoir en l'empereur des Français l'héritier de la Révolution. Tandis que sont invoqués à l'appui de la thèse Houssaye et Edmond Rostand (plutôt partisans de l'ordre et l'autorité), on s'étonnera de ne pas retrouver dans cette première gauche: Laponneraye, Mignet, Lamartine (politique), Tissot (après 1833),[3] Barni, Lanfrey, Michelet, Louis Blanc, Quinet et tous les républicains qui nient une quelconque affinité entre Napoléon et la période précédente. Il est vrai que la thèse de l'auteur vise à prouver que le rejet du bonapartisme par la gauche ne s'opère qu'après sa captation par la droite (et ensuite l'extrême-droite), après 1870. Thèse contestable, puisque dès 1851, les républicains se dressent contre la dictature de Napoléon III. Sans extrême-droite, la gauche aurait tout aussi bien opté pour la République, réactualisée en 1848 sous une figure plus attrayante que celle de 1792-1794. Avant même 1870, Gambetta et Ferry sont loin de cultiver une image positive du dictateur de la France: ils suivent en somme la voie tracée par Barni, Larousse, Michelet et Quinet.
Il est certain par ailleurs que les Cent-Jours ont conforté l'idée d'une parenté entre Napoléon et la Révolution. Dans son premier livre, Alexander démontre fort bien que, pour les besoins de la cause, les fédérés associent les deux réalités sans aucune difficulté. Notons cependant que fédérés et carbonari ne se réfèrent jamais aux dates clés de l'Empire, mais aux grandes périodes de la Révolution. Et, une fois passée l'occupation, il y est moins question de héros national que de liberté. Il y a plus. Les royalistes de la seconde Restauration excellent eux aussi à confondre Jacobins et bonapartistes. Leurs objectifs, on le comprend, sont différents. Les deux stratégies suggèrent une réalité qui n'en est pas une. De là à savoir si les uns et les autres y croyaient réellement, il y a un pas que l'on ne peut franchir, sans arguments de poids. Difficile de voir en effet en B. Constant un libéral bonapartiste, quand on sait combien il incriminait l'usurpation et l'uniformité. Comme La Fayette, son modèle aurait été plutôt l'Amérique (et Washington). S'il s'agit là d'une stratégie pour combattre les Bourbons et célébrer les principes de la Révolution, n'est-il pas incongru de lui donner l'étiquette de bonapartiste? Enfin, accentuer à ce point le bonapartisme de gauche du XIXe conduit à réduire à une peau de chagrin le républicanisme.
Le troisième chapitre poursuit sur la lancée et retrace l'image de Napoléon auprès de la droite du XIXe siècle. Ici prédomine le Commandeur. L'approche se modifie et transcende temps et espaces. Il y est moins question de l'image de Napoléon que du modèle qu'il devient pour les petits dictateurs haïtien(s), mexicain(s) ou espagnol(s). Aussi la droite n'est-elle pas ici le pendant de la gauche tout juste traitée. Et c'est au quatrième chapitre seulement que resurgit cette fameuse droite française, mais en rapport avec les analogies que l'on peut tirer entre Napoléon, Hitler et Mussolini. Alexander étudie ce qui les rapproche et les éloigne, tout en analysant les assimilations abusives proposées par plus d'un historien ou écrivain (des années trente à nos jours). Napoléon n'est pas Hitler, non seulement parce qu'il n'a jamais mené une politique raciste et destructive, mais aussi parce qu'après le raffermissement du Consulat, il n'a exécuté ou emprisonné quasiment aucun opposant. La seule personne qui fut constamment opprimée durant son règne était curieusement une femme: Madame de Staël; et la seule véritable victime: le duc d'Enghien. Les parallèles ne font pas dans la nuance, on le sait. Pourtant il est encore des auteurs qui n'hésitent pas à proposer des biographies comparées des deux tyrans.[4] De même n'est pas rare l'assimilation tout aussi anachronique de Napoléon à Mussolini ou à Staline.
Révolutionnaire, Commandeur, Dictateur, Napoléon fut aussi perçu sous des traits plus attrayants: ceux de Grand Homme notamment. Dans un cinquième chapitre, qui remonte le fil des temps, l'auteur nous replonge dans le Premier Empire, ses réalisations artistiques, monumentales, décoratives, littéraires avant de nous entraîner auprès des romantiques, qui ont su insuffler au Héros une dimension exceptionnelle. Après 1815, en effet, quand les pamphlets se sont quelque peu essouflés et avec eux la légende noire, un courant nouveau voit le jour en France, qui confère à Napoléon des proportions gigantesques, voire surnaturelles. Ce sera l'oeuvre de Stendhal, Balzac, Hugo, pour ne citer que les plus grands des romantiques. En Grande-Bretagne, en Italie ou en Russie, la veine est plus variée et moins unanime. Mais, dans l'ensemble s'opère malgré tout une réévaluation du rôle joué par celui qui fit trembler l'Europe tout entière. Pour ce qui est des arts et de la littérature, il peut sembler regrettable que le cadre historique ne soit pas appliqué à la construction intentionnelle. Les écrivains (et les artistes) font certes des choix subjectifs, mais n'échappent pas à leur contexte. Or, ce contexte (national, plutôt qu'international, dans ce cas précis) paraît plutôt mal défini, tout comme du reste la notion de "grand homme", pourtant au centre d'analyses récentes très élaborées. Alexander préfère s'en tenir à la définition que donne Nietzsche: le grand homme est celui qui impose sa volonté (p. 143) et qui oeuvre en vue du progrès. Dans cette entreprise, il inspire la postérité.
Plus intéressantes encore sont sans nul doute les représentations populaires de l'Empereur auprès des Français du XIXe siècle qui font l'objet du sixième chapitre. Or, ceux-ci veulent voir en lui un Homme du Peuple. C'est bien ainsi que se définissait de temps à autre Napoléon, notamment au retour de Russie et, surtout, en exil. Ni les paysans ni les masses populaires ne savaient évidemment ce que confiait l'empereur des Français à ses compagnons d'infortune. S'ils optaient pour cette image, ils le faisaient spontanément et suite aux expériences vécues sous la Restauration. L'Empire devint un Age d'or, où le peuple avait du pain et de l'ouvrage à foison. Naît une légende populaire dont tirent profit poètes et chansonniers populaires - mais aussi la fabrique d'Epinal. La question serait plus précisément de savoir qui inspire qui (y a-t-il interaction entre le peuple et ses chantres et comment?), mais aussi si le peuple croyait vraiment dans le retour du demi-dieu. Paul-Louis Courier, à cet égard, fait une remarque pertinente: "Il n'y a pas un paysan dans nos campagnes qui ne dise que Bonaparte vit et qu'il reviendra. Tous ne le croient pas mais le disent. C'est entre eux une espèce d'argot, de mot convenu pour narguer le gouvernement. Le peuple hait les Bourbons...". Il les hait et il les craint, de sorte que le bonapartisme populaire peut sembler une stratégie de résistance plus qu'un véritable culte.
A l'étranger aussi se perpétue un culte plus ou moins conséquent. Aux Etats-Unis, entre autres, où jusqu'en 1859, quinze villes sont baptisées Napoleon ou Bonaparte, mais encore en Belgique, en Pologne, en Grande-Bretagne et dans des contrées plus éloignées. Mais s'agit-il d'un culte ou des conséquences d'une réputation? Napoléon ne fournit-il pas dès lors un modèle auquel peuvent s'identifier contre les Rastignac qui rêvent d'arriver? Il n'y a là aucun bonapartisme, tout au plus, un opportunisme.
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Si l'on en croit Alexander, le culte populaire lui aussi se désintègre en France après le Second Empire: le Napoléon des écrans du cinéma n'est pas un héros populaire mais une création élitiste, qui témoignerait que le culte populaire est mort. On peut en douter. Le cinéma a permis de reproduire un Napoléon humain, tel que jamais il ne l'avait été. Amoureux, tendre, généreux comme dans Conquest, Marie Walewska, et Madame Sans-Gêne ou très proche des dessins de Raffet et de Charlet, ainsi qu'il en va dans le Napoléon d'Abel Gance (dont Gance s'est inspiré). Et l'auteur de conclure "Given fairly universal scepticism over 'Great Men' in contemporary western culture, the decline of the Napoleon of the people is hardly surprising" (p. 172). C'est plutôt cette conclusion qui surprend. Tout d'abord parce que le Napoléon du peuple n'est pas un grand homme, mais un père compatissant et protecteur (ainsi que le constate l'auteur lui-même); ensuite parce que le grand homme est encore et toujours de saison, fût-ce sous une autre figure: les enjeux s'étant déplacés; la guerre et le nationalisme étant discrédités, la grandeur désormais, c'est plutôt celle que confèrent à la nation les dieux du stade et des olympiades.[5] D'autre part, depuis 1945, Napoléon a été plus d'une fois réactualisé auprès des masses, en tant que Sauveur de la France. S'il est certain que le temps a modifié le culte, il n'en est pas moins vrai qu'il s'est investi dans un bonapartisme nouveau: le gaullisme. Mais, pour témoigner de la persistance d'un mythe bonapartiste, laissons la parole à François Furet: Napoléon "a tout pour lui, le charme de la jeunesse, la beauté, le génie, l'intelligence politique. Je le vois un peu avec les yeux de Stendhal: un héros au sens antique, qui vivait dans la pensée d'Alexandre et de César" (L'Express, 1990). Et pourtant, Furet était un des plus féroces pourfendeurs du gaullisme - où lui aussi pensait découvrir une résurgence du bonapartisme. Mais cela dit bien l'attrait qu'exerce encore la figure de Napoléon (ce que reconnaît du reste Alexander, dans la conclusion du livre).
Les deux derniers chapitres traitent de Napoléon au XXe siècle, de l'historiographie contemporaine, qui, comme Natalie Petiteau l'avait déjà fort bien démontré, délaisse les grands acteurs au profit des structures (structuralisme ou marxisme) ou des "types" (historiographie sociale ou psychanalytique), de la vision de Napoléon de l'Europe et des interprétations historiques qui en découlent. Au total, donc, un livre assez complet (plus que ne l'était celui de Jean Tulard) et parsemé de passages intéressants et novateurs, mais dont le défaut majeur est le manque de rigueur, ce qui affaiblit la thèse et sa démonstration. Les exemples sont légion, mais disparates dans le temps et l'espace, voire arbitraires, tandis que sont apportés peu de matériaux inédits. En fin de parcours, le lecteur comprend que les représentations de Napoléon ont été nombreuses et diverses, mais, malgré les intentions de l'auteur, il ne voit pas très bien celles qui ont prédominé à telle ou telle époque et pour quelles raisons. La thèse centrale contraint Alexander à revenir quasiment dans chaque chapitre sur Louis-Napoléon, ce qui est cause de redites et de répétitions, qui nuisent à la clarté de l'argumentation.[6] Regrettable est donc aussi l'absence d'interrogation poussée sur le phénomène, car Napoléon, son culte, son mythe, sa légende sont des phénomènes (distincts) pour le moins curieux. Sur ces points essentiels, me semble-t-il, aurait dû aussi se porter le questionnement. Quant à la thèse, on l'a compris, si elle est très intéressante, elle est malgré tout discutable, justement parce que ne sont pas assez bien précisées les différences entre mythe, légende, culte, stratégie politique et bonapartisme. A l'instar de Frédéric Bluche, Alexander ne souhaite pas dissocier ces notions et voit dans le bonapartisme, tempérament politique, doctrine, sentiment de nostalgie, ce qui ne permet donc pas de préciser la nature du républicanisme ou du libéralisme, lesquels deviennent les parents pauvres d'un ouvrage stimulant--en raison même de ses paradoxes.
NOTES
[1] N. Petiteau, Napoléon. De la mythologie à l’histoire (Paris: Seuil, 1999). R. Alexander, curieusement, ne mentionne pas ce livre. J. Tulard, Le mythe de Napoléon (Paris: Armand Colin, 1971).
[2] R. S. Alexander, Bonapartism and Revolutionary Tradition in France: The Fédérés of 1815 (Cambridge: Cambridge University Press, 1991).
[3] Petiteau, Napoléon, pp. 213-223.
[4] D. Seward, Napoleon and Hitler: A Comparative Biography (London: Viking, 1988).
[5] Voir les sondages à ce sujet. En France, les personnages les plus populaires sont les sportifs, les chanteurs ou les personnes qui oeuvrent en faveur de l’humanité (comme l’abbé Pierre). Reste que Napoléon est toujours au hit-parade dans les sondages qui demandent aux Français quels sont, à leurs yeux, les grands personnages historiques. Mais il est placé plus bas que de Gaulle.
[6] Contrairement à son article très convaincant, "The Hero as Houdini: Napoleon and 19th-century Bonapartism," Modern and Contemporary France 8 (2000): 457-467.
Annie Jourdan
University of Amsterdam
a.jourdan@hum.uva.nl
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ISSN 1553-9172